26 septembre 2026

Le raisin sans pépin

J’ai eu une brève altercation familiale ce soir.
Rien de grave.
Une histoire de raisin.
Oui… de raisin.
Dans la journée, j’en avais aperçu dans la poubelle.
Je m’étais simplement dit :« Tiens… du raisin. On jette du raisin ? Pourtant, je n’en ai même pas vu dans la corbeille de fruits. »

Bizarre.

Puis ce soir, ma fille, la benjamine, demande à sa mère de racheter du raisin.
Sans pépin.
En écrivant ces mots, je me souviens même de l’origine de la discussion.
Je venais d’ouvrir le réfrigérateur et de demander à ma femme si elle allait faire des courses demain.
Il n’y avait plus de Gorgonzola.
Mon péché mignon : le fromage.
Et plus particulièrement le Gorgonzola.
Je vous raconte tout cela parce que quelques secondes plus tard, nous étions au bord du mini-drame familial.
À cause du raisin sans pépin…

Lorsque ma fille fait sa demande, je revois illico le raisin jeté dans la journée.
Celui qui, à cet instant précis, est encore dans la poubelle.
Et là… visiblement, j’ai une vision des choses devenue quelque peu atypique.
Je fustige un peu la demande.
Je la qualifie même de luxe.
Jeter du raisin, avec des pépins, puis aller en racheter parce que celui-là n’en aurait pas…
Désolé, mais quelque chose m’échappe.
Cela ne me semble simplement pas aller dans le bon sens.
Je présente donc toutes mes excuses à la société de consommation.
Au nouveau monde.
À tous ceux qui trouveront ma réaction totalement disproportionnée.
Mais en fait…
Non.
Je ne m’excuse de rien.
Sûrement pas d’avoir parfois l’impression de vivre dans un monde légèrement décalé.
Je le suis aussi, décalé.

Et alors ?

Évidemment, la contre-attaque ne tarde pas.
On m’explique que moi aussi, j’achète des choses parfaitement dispensables.
Du whisky japonais, par exemple.
Le luxe !
Touché.
Oui, j’achète du whisky japonais.
Et même avec plaisir.
Mais curieusement, je n’y vois pas exactement la même chose.
Mon whisky japonais, je ne l’achète pas après avoir versé une bouteille de whisky écossais parfaitement buvable dans l’évier parce qu’il avait… un goût de whisky écossais.
Nuance.

Puis la conversation dévie.
Comme souvent.
On me reproche ma façon de m’exprimer, mon agressivité.
Parce qu’à un moment, excédé, je lâche : « On ne peut plus parler ici… vous êtes des malades mentaux, allez vous faire foutre. »
Voilà.
C’est dit.

Et puisque je raconte la scène telle qu’elle s’est passée, je ne vais pas réécrire mes propres mots pour me donner le beau rôle.
« Malades mentaux », c’était excessif.
Une phrase lâchée sous le coup de l’agacement, pas un diagnostic, ni ce que je pense réellement de ma femme ou de ma fille.

Quant à l’agressivité… elle n’est peut-être parfois que le reflet de ma propre perception du monde extérieur.
Parce qu’en réalité, je me sens souvent agressé.
Par des mots.
Des attitudes.
Des réactions.
Des choses parfaitement anodines pour celui qui les produit… mais qui ne le sont pas toujours pour moi.
Celui qui les provoque n’a pas forcément conscience de leur impact.
Alors le reproche est facile.
Encore faut-il parfois essayer de comprendre ce qui provoque la réaction que l’on reproche.

Cette expression — « allez vous faire foutre » — semble désormais nécessiter son mode d’emploi, voici la traduction : « Dès que j’exprime une opinion, j’ai maintenant l’impression de me retrouver face à une levée de boucliers. C’est comme si je parlais chinois — pour l’expression — comme s’il y avait un consensus pour me le faire ressentir… alors que, dans ma tête, ce que je dis est parfaitement limpide. Je n’éprouve pas le besoin de mettre une légende sous chacune de mes phrases pour expliquer ce que j’ai voulu dire. Vous ne comprenez pas ? Ça me gave. Basta. »

Je pense que j’ai fait soft, là.
Non ?

Évidemment, ma version courte — « allez vous faire foutre » — est légèrement plus susceptible d’être mal interprétée.
Je vous l’accorde.
Nous ne parlons peut-être pas toujours le même langage.
Alors, si je dois faire une forme de constat, je dirais que j’ai parfois l’impression d’être le seul à devoir m’adapter.
Et ça… c’est usant.
57 ans ou presque… que cela dure.
Devoir composer avec.
Essayer de comprendre pourquoi ce qui me paraît limpide ne l’est pas forcément pour les autres.
Avec, au bout du compte, l’impression désagréable d’être souvent pris pour un connard.
Puis, comme pour confirmer mon ressenti…
Ma femme tente alors de m’expliquer que c’est moi qui ne comprends rien.
Puis s’englue.
Et finit par lâcher :
« Toi qui es très intelligent, tu devrais comprendre. »

Euh…
Comment dire ?
Point de non-retour…

Parce que depuis quelque temps, j’ai parfois cette étrange impression.
Comme si, depuis que certains ont posé un mot sur certaines de mes facultés — THPI — quelque chose avait changé dans le regard des autres.
Avant, un désaccord était un désaccord.
Une incompréhension, une incompréhension.
Une maladresse, une maladresse.
Aujourd’hui, j’ai parfois le sentiment que cette étiquette s’invite dans la conversation alors que personne ne lui a demandé de venir.
« Toi qui es très intelligent, tu devrais comprendre. »
Ou, en substance : puisque tu fonctionnes comme ça, c’est à toi de faire l’effort.
À toi de comprendre.
À toi de t’adapter.
À toi de trouver les bons mots.
À toi de ne pas t’énerver.
Et si tu ne comprends pas ?
Si tu réagis mal ?
Si tu t’agaces ?

Il y a comme une contradiction.

Comme si être THPI obligeait à être constamment plus lucide, plus patient, plus mesuré, plus compréhensif que les autres.
Mais ce n’est pas comme ça que je le vis.
Mettre un mot sur mon fonctionnement ne m’a pas transformé.
Je suis toujours le même.
Avec mes facilités.
Mes défauts.
Mes angles morts.
Mes excès.
Mon exigence et mes incompréhensions.
La seule différence, c’est qu’aujourd’hui ce mot existe.
Et parfois, j’ai l’impression qu’on s’en sert pour expliquer mes réactions, justifier celles des autres… ou simplement me renvoyer à ce que je serais censé être.

Alors que… j’espérais plutôt l’inverse.

Je pensais que comprendre enfin certaines choses permettrait peut-être de mieux saisir pourquoi je fonctionne parfois différemment. Pas que ce mot deviendrait une nouvelle manière de me demander de fonctionner comme tout le monde.

« Puisque tu es très intelligent, tu devrais comprendre. »
Bah non.
Justement.
Comprendre vite ne signifie pas comprendre tout le monde.
Encore moins être compris de tout le monde.
Surtout… cela ne dispense personne d’un énorme malentendu de temps en temps.
Alors, quand j’en arrive à me braquer, c’est exactement comme si deux fils finissaient par se toucher.
Comme si un cap venait d’être franchi.
Le déclencheur paraît sans doute dérisoire à celui qui regarde la scène de l’extérieur.
Il ne voit pas tout ce qui était déjà branché derrière.

Est-ce le THPI?
Mon fonctionnement propre ?
Mon histoire ?
L’accumulation de tout cela ?
Je n’en sais rien.
Mais ça… c’est probablement une autre histoire.

Alors oui…
Parfois, en résumé, cela donne : « Allez vous faire foutre »
Vous avez bien lu.

Même si on est tous d’accord pour dire que cela ne devrait pas faire partie des phrases usuelles en famille.
Quand ça gave, ça gave.
Parce que, de mon point de vue, vous gavez.
Oui, vous !
Vous tous, qui que vous soyez.
Et là encore… je me sens obligé de préciser, sinon le « vous » va encore être recentré par « vous », alors que pour « moi », dans mes pensées, il équivaut au sens le plus large du terme.

J’accentue la précision : certains vont forcément ramener ce « vous » à eux.
Ce n’est pas le cas.
Ou plutôt… pas tout le temps.

Et puisque je sais que certaines personnes qui se reconnaîtront dans cette scène pourraient croire que je parle d’elles, autant être clair une bonne fois pour toutes : ce texte n’est le procès de personne en particulier — ni de ma femme, ni de ma fille.
Elles ont été l’étincelle immédiate de cette histoire.
Le déclencheur.
Pas la cible.
Ce que je raconte ici, c’est ce que cette petite scène a réveillé chez moi.
Une fatigue plus ancienne.
Plus large.
Plus profonde.

Le raisin n’est que le raisin.
Le pépin, lui, est ailleurs.

Parce que je ne peux pas mettre une légende sous chacune de mes phrases pour expliquer ce que j’ai voulu dire, ce que je n’ai pas voulu dire, ce que vous avez cru entendre et ce qu’il aurait fallu comprendre… souvent, entre deux virgules.

Et tout cela… pour du raisin, avec ou sans pépin.

Ce fameux raisin qui, lorsque j’étais gamin, n’était certainement pas dans mon esprit un critère déterminant d’achat.
On mangeait du raisin.
Il y avait des pépins.
On les recrachait.
Sans en faire un drame absolu.
Aujourd’hui, j’entends : « Moi, je ne mange que du raisin sans pépin. »
Et là, quelque chose me gratte.
Pas à cause du raisin sans pépin.
Achetez-en.
Mangez-en.
Faites-en même des confitures si cela vous chante.
Ce qui me dérange, c’est qu’on jette du raisin… avec des pépins, et que l’on reparte ensuite en acheter un autre.
Sans pépin.
Pendant ce temps-là, tout le monde se plaint… du prix de l’essence, du prix des courses, du coût de la vie.
Ma femme.
Ma fille.
Comme à peu près tout le monde.
Moi aussi, sans doute, à d’autres moments.
Et pourtant, j’achète du whisky japonais.
Je sais : c’est du luxe.
Je ne vais pas prétendre le contraire.
Et surtout, je n’ai pas vidé une bouteille de whisky écossais parfaitement buvable dans l’évier avant d’aller en acheter une japonaise.

C’est peut-être là que se trouve, pour moi, toute la différence.
Le luxe ne me dérange pas.
J’aime même assez ça.
Ce qui m’interroge davantage, c’est lorsqu’il cesse d’être perçu comme tel.
Lorsqu’il devient une habitude.
Une évidence.
Presque un dû.
Le raisin ne doit plus avoir de pépins.
Le whisky ne peut être que japonais.
Et ce qui était encore un choix hier finit par devenir une nécessité aujourd’hui.
C’est peut-être simplement cela qui m’a fait réagir.
Ou peut-être que le raisin n’a fait que réveiller tout le reste.

Quelques minutes plus tard, après le silence qui avait suivi notre échange, j’ai quand même demandé à ma femme : « Comment tu qualifies quelqu’un qui n’est pas “très intelligent” comme moi ? »
J’attends toujours la réponse…

Raisin sans pépin.
Whisky japonais.
Chacun son luxe.

Encore faut-il savoir qu’il en est un.

Plume Noire – gavé, tristement…

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